Chapitre 7

La Loi doit retenir les façons adéquates de rompre avec les formes traditionnelles car rien n’est plus certain que la persistance des formes de la Loi alors même que toute justice a disparu.

Aphorisme gowachin.

 

Il était d’assez grande taille pour un Gowachin de Dosadi, mais lourd et négligé d’aspect. Sa démarche traînait et ses épaules étaient perpétuellement accablées. Quand quelque chose l’irritait ou attirait son attention, un sifflement rauque sourdait à travers ses ventricules respiratoires. Il le savait et n’ignorait pas que son entourage le savait aussi. Il se servait souvent de cette particularité comme d’un avertissement, pour rappeler aux gens qu’aucun Dosadi ne détenait plus de pouvoir que lui, et que ce pouvoir était celui de la mort. Tous les Dosadis connaissaient son nom : Broey ; et nul ne se méprenait sur le fait qu’il avait appartenu à la Sainte Congrégation du Voile Céleste avant de se hisser au poste de commande que représentait la fonction d’Electeur. Son armée privée était la plus importante, la mieux équipée et la plus efficace de Dosadi. Son service de renseignements était propre à susciter la terreur et l’admiration. Il avait conçu ses appartements privés comme une véritable forteresse au dernier étage de l’immeuble qui abritait son quartier général, un édifice de pierre et de plastacier qui dominait la branche principale du fleuve au cœur même de Chu. À partir de ce point central, les murailles de fortification de la cité s’étageaient en anneaux concentriques. La seule manière de pénétrer dans la citadelle de Broey consistait à passer par un Tube d’Accès continuellement gardé et situé dans les sous-sols. On le désignait sous le nom de T.A., et seules quelques personnalités triées sur le volet avaient le droit de l’emprunter.

Le matin, les corniches qui bordaient la façade extérieure juste sous les fenêtres de Broey servaient de perchoir aux charognards, qui jouaient un rôle particulier sur Dosadi. Comme les Seigneurs du Voile interdisaient aux Co-sentients de consommer la chair d’autres Co-sentients, c’étaient les oiseaux qui s’en chargeaient. La chair des habitants de Chu et même celle des Borduriers étant moins chargée en métaux lourds originaires du sol de la planète, les charognards prospéraient ici. Il y en avait toute une armée agitée, criaillante et défécante, qui se pavanait devant les fenêtres avec une insolence proprement aviaire tout en épiant les rues en contrebas à la recherche d’une proie sanglante. Ils regardaient aussi en direction de la Bordure, mais l’accès à celle-ci leur était temporairement interdit par une sonobarrière. Le bruit qu’ils faisaient était retransmis par un vocom dans l’une des huit pièces de l’appartement. C’était une salle au décor jaune et vert, d’une dizaine de mètres de long sur six de large, occupée par Broey et deux Humains.

Broey émit un bref juron à l’adresse des bruyants charognards. Ces maudites créatures l’empêchaient de penser. Il marcha de son pas traînant jusqu’à la fenêtre et fit taire le vocom. Dans le silence soudain établi, il contempla la cité et le pied des falaises qui l’entouraient. Une nouvelle attaque bordurière avait été repoussée dans la nuit. Quelques heures plus tôt.

Broey s’était personnellement rendu sur les lieux des combats, accompagné par un convoi de blindés. Les hommes aimaient bien qu’il s’expose ainsi occasionnellement au danger. Lorsque la colonne blindée était parvenue à destination, les oiseaux avaient déjà presque tout nettoyé. Les minces plaques dorsales des Gowachins, qui ne possédaient pas de cage thoracique, se détachaient nettement parmi les squelettes blancs des Humains. Seuls quelques lambeaux de chair rouge ou verte marquaient l’emplacement du festin interrompu par l’entrée en action des sonobarrières.

Quand on lui parlait de ces sonobarrières, la réaction de Broey ne se faisait pas attendre. Encore une de ces maudites manies de Gar ! Laissez finir les oiseaux.

Mais Gar insistait pour qu’on laisse quelques cadavres bien en vue, afin que cela serve à convaincre les survivants de la Bordure que leurs attaques étaient sans espoir.

La vue des squelettes aurait exactement le même effet.

Gar avait trop le goût du sang.

Broey se tourna pour regarder de l’autre côté de la pièce, par-delà les épaules de ses deux compagnons humains. Deux murs entiers étaient couverts de diagrammes où figuraient des lignes brisées de plusieurs couleurs différentes. Au centre de la pièce, il y avait une table où était posé un autre diagramme, sous la forme d’une ligne rouge qui s’incurvait et piquait vers le bas pour prendre fin à peu près au milieu du papier. Près de l’endroit où s’achevait la courbe, il y avait une petite carte blanche à côté d’une figurine représentant un Humain en proie à une gigantesque érection. La carte portait ce simple mot : « Racaille. » La figurine était un objet subversif, interdit, d’origine bordurière. Les Borduriers savaient ce qui faisait leur principale force : la reproduction…

Les Humains étaient assis face à face, de part et d’autre du diagramme. Ils s’inséraient dans l’espace environnant d’une manière curieusement indirecte, comme s’ils avaient été initiés aux secrets de la citadelle de Broey par le moyen de quelque rituel ésotérique à la fois inquiétant et dangereusement fascinant.

Broey regagna son fauteuil à un bout de la table, s’assit et continua tranquillement d’observer les deux Humains. Il se plaisait à sentir ses griffes de combat vibrer dans leur coquille digitale pendant qu’ils parlaient. Il se défiait d’eux au moins autant qu’ils se défiaient de lui. Ils possédaient leurs propres troupes et leurs propres services de renseignements. Ils constituaient une réelle menace envers Broey, mais dans l’ensemble l’aide qu’ils lui apportaient compensait les torts qu’ils pouvaient lui causer.

Quilliam Gar, l’Humain de sexe mâle qui était assis le dos aux fenêtres, leva la tête tandis que Broey reprenait sa place et émit une sorte de grognement qui semblait vouloir dire qu’il était sur le point de se lever lui-même pour faire taire le vocom.

Maudits charognards ! Mais ils sont utiles quand même

Les Borduriers de naissance étaient toujours ambigus en ce qui concernait les oiseaux.

Gar pérorait dans son fauteuil comme s’il s’adressait aux masses ignorantes. Avant de travailler pour Broey, il avait fait carrière dans les services d’Action éducative du Synode. C’était un personnage très maigre, comme desséché intérieurement. La chose était si commune sur Dosadi que rares étaient ceux qui y prêtaient attention. Il avait le profil et le regard du chasseur. Il ployait sous le poids de ses quatre-vingt-huit ans comme s’il en avait le double. Ses joues étaient craquelées de rides arborescentes. Ses cheveux argentés et les veines saillantes au dos de ses mains trahissaient ses origines bordurières au moins autant que sa facilité à se mettre en colère. Le vert laboriste de son costume ne trompait presque personne, tant son visage était connu.

Face à Gar était assise sa fille aînée et collaboratrice principale, Tria. Elle s’était placée là pour voir la falaise par la fenêtre. Elle observait les charognards depuis un bon moment. Le bruit qu’ils faisaient ne la dérangeait pas. Elle pensait que c’était une bonne chose d’avoir sous les yeux un rappel de ce qui se passait au-delà des murs de la cité.

Le visage de Tria était trop imprégné de froideur calculatrice pour être considéré comme beau, excepté peut-être par quelque Gowachin à la recherche d’une aventure exotique ou bien un travailleur des garennes espérant se servir d’elle pour s’affranchir de sa condition. Elle avait le don de déconcerter ses interlocuteurs en leur jetant un long regard étonné et cynique. Elle faisait cela avec une assurance aristocratique qui imposait l’attention. Ce qui était exactement son but. Aujourd’hui, elle avait revêtu la tenue orange à garnitures noires des Services Spéciaux, mais sans le brassard indiquant la section. Elle n’ignorait pas que cela laisserait croire à certains qu’elle était la créature de Broey, ce qui était exact mais pas dans le sens où l’entendaient les cyniques. Tria était parfaitement consciente de sa valeur spéciale, aux yeux de Broey : elle était remarquablement douée pour interpréter les fantaisies de la Poldem.

Désignant la courbe rouge qui était devant elle, Tria déclara :

« Ça ne peut être qu’elle. Comment pouvez-vous en douter ? » Et elle se demandait sincèrement comment faisait Broey pour ne pas voir ce qui était l’évidence même.

« Keila Jedrik », fit Broey. Et il répéta : « Keila Jedrik. »

Gar jeta un regard oblique à sa fille.

« Pourquoi se serait-elle incluse dans les cinquante… »

« C’est un message qu’elle nous envoie. », déclara Broey. « Je le perçois clairement, maintenant. » Il semblait ravi de sa propre trouvaille.

Gar percevait quelque chose d’autre dans les manières du Gowachin.

« J’espère que vous n’allez pas la faire tuer. »

« Je ne suis pas aussi prompt à perdre mon sang-froid que vous autre Humains. », répondit Broey.

« La surveillance habituelle ? » demanda Gar.

« Je n’ai pas encore pris de décision. Vous savez, je suppose, qu’elle mène plus ou moins une vie de célibataire ? Cela veut-il dire qu’elle n’apprécie pas les mâles de votre espèce ? »

« Plus probablement, ce sont eux qui ne l’apprécient pas », fit Tria.

« Intéressant. Vos mœurs reproductives m’ont toujours paru très particulières. »

Tria lui lança un regard évaluateur. Elle était en train de se demander pourquoi le Gowachin s’était habillé en noir aujourd’hui. Il portait une sorte de tunique largement échancrée entre les épaules et la taille pour dégager ses ventricules. Ce spectacle la révoltait et Broey le savait. L’idée répugnante de leur contact sur sa peau… Elle se racla la gorge. Broey portait rarement du noir. C’était la couleur joyeuse des officiants ecclésiastiques. Il l’arborait, cependant, avec une hauteur qui semblait vouloir dire que sous son crâne transitaient des pensées qu’aucun autre mortel n’était capable de susciter.

Cet échange de mots entre Broey et sa fille laissait à Gar une impression de malaise. Il ne pouvait s’empêcher de penser que chacun d’eux, pour des motivations bizarres, s’efforçait de noircir les événements en passant sous silence certaines données pour accorder à d’autres une importance exagérée.

« Et si elle se réfugie dans la Bordure ? » demanda-t-il.

Broey secoua la tête d’un air sceptique :

« Qu’elle y aille ! Ça m’étonnerait qu’elle y reste longtemps. »

« Nous aurions dû faire quelque chose pour l’arrêter », reprit Gar.

Broey le dévisagea un long moment, puis répliqua :

« J’ai l’impression très nette que vous avez un plan précis en tête. Seriez-vous disposé à nous en faire profiter ? »

« Je ne sais pas de quoi vous… »

« Suffit ! » s’écria Broey, dont les ventricules se mirent à siffler au rythme de sa respiration. Gar se fit tout petit.

Broey se pencha vers lui, conscient du regard amusé de Tria.

« Il est trop tôt pour prendre des décisions que nous ne pourrons plus changer ! C’est encore le moment des ambiguïtés. »

Irrité par ses propres manifestations d’humeur, Broey se leva et gagna d’un pas vif son bureau contigu, où il s’enferma à clé. Il était évident que ces deux-là n’avaient pas plus d’idée que lui sur l’endroit où elle avait pu aller. Mais c’était toujours lui qui menait le jeu. Keila Jedrik ne pouvait pas rester éternellement cachée. Assis à son bureau, il appela la Sécurité :

« Bahrank est revenu ? »

Un officier supérieur gowachin apparut dans le champ de l’écran et leva les yeux.

« Pas encore. »

« Quelles précautions avez-vous prises pour savoir où il livre sa marchandise ? »

« Nous savons par quel accès il arrive. Il ne sera pas difficile de le tenir à l’œil. »

« Je ne veux pas que Gar soit informé de ce que vous faites. »

« Entendu. »

« Et l’autre affaire ? »

« Pcharky était peut-être le dernier. J’ignore s’il est encore vivant. Les tueurs sont allés jusqu’au bout. »

« Continuez vos recherches. » Broey réprima un sourd sentiment d’inquiétude. Il se passait en ce moment à Chu – et dans la Bordure – des choses qui n’étaient pas très dosadies. Il avait l’impression que ses espions laissaient passer des événements importants. Mais, retournant à des préoccupations plus immédiates, il ordonna :

« Vous ne ferez rien qui puisse entraver les mouvements de Bahrank pour l’instant. »

« Entendu. »

« Vous vous assurerez de sa personne une fois qu’il se sera suffisamment éloigné du point de livraison et vous le conduirez à la section. Je l’interrogerai personnellement. »

« En ce qui concerne sa dépendance, à… »

« Je sais comment elle le tient. Je compte là-dessus, même. ».

« Nous n’avons pas encore pu nous procurer cette substance, bien que nous ayons fait tout notre possible. »

« Je veux des résultats, pas des excuses. Qui est responsable de cette question ? »

« Kidge. C’est un de nos agents les plus effi… »

« Pouvez-vous me le passer ? »

« Un instant ; je vais voir si… » Kidge avait un faciès gowachin flegmatique et une voix sonore.

« Désirez-vous un rapport provisoire ? »

« Je vous écoute. »

« Mes correspondants borduriers estiment que la substance astreignante est extraite d’une plante nommée « tibac ». Nous ne possédons aucun renseignement sur cette plante, mais nous savons que la Racaille la cultive depuis peu dans les secteurs extérieurs de la Bordure. Selon mes informations, elle serait particulièrement astreignante pour les Humains, et encore davantage pour nous. »

« Pas d’autre renseignement, dites-vous ? Quelle est son origine ? Vous l’a-t-on précisée ? »

« J’en ai discuté personnellement avec un Humain qui revenait des régions situées en amont du fleuve, là ou la Racaille cultiverait d’importantes quantités de ce « tibac ». Je lui ai promis une place dans les garennes s’il me procurait des informations complètes sur cette substance et un échantillon d’un kilo. Il dit que, pour ceux qui la cultivent, la plante possède une signification religieuse. Je n’ai pas jugé utile de chercher à approfondir ce point. »

« Quand doit-il vous remettre cet échantillon ? »

« Ce soir à la tombée de la nuit au plus tard. »

Broey demeura quelques instants silencieux. Une signification religieuse. Il y avait plutôt des chances, dans ce cas, pour que la plante ait franchi clandestinement le Mur de Dieu, comme Kidge l’avait laissé entendre. Mais pour quelle raison ? Que cherchaient-ils à faire ?

« Avez-vous d’autres instructions à nous donner ? » demanda Kidge.

« Apportez-moi cette substance dès que vous l’aurez ici. »

Kidge semblait nerveux. Il avait visiblement quelque chose d’autre à dire, mais n’osait pas parler. Broey fronça les sourcils :

« Eh bien ! Qu’y a-t-il ? »

« Vous ne préférez pas la faire analyser d’abord ? »

La question était assez inattendue. Cela signifiait-il que Kidge détenait des informations d’importance vitale sur le tibac en question et ses dangers ? On ne savait jamais de quel côté une attaque pouvait venir. Mais Kidge était tenu par ses propres liens de servitude. Il savait ce qui l’attendait s’il trahissait Broey. D’un autre côté, Jedrik avait eu en main cette substance. Pourquoi, alors, Kidge avait-il posé cette question ? Confronté à de telles inconnues, Broey avait l’habitude de se replier sur lui-même, les yeux voilés par leur membrane nictitante, jusqu’à ce qu’il ait soigneusement pesé toutes les possibilités. Au bout d’un moment, sortant de son immobilité, il fixa le visage de Kidge sur l’écran.

« S’il y en a suffisamment, donnez-en à des volontaires humains et gowachins et portez-moi le reste immédiatement après, sans attendre le résultat, mais dans un récipient hermétiquement fermé. »

« C’est qu’il y a déjà des bruits qui courent sur cette substance. J’aurai du mal à trouver de vrais volontaires. »

« Débrouillez-vous. »

Broey coupa la communication et retourna dans la pièce voisine pour faire sa paix diplomatique avec Gar et Tria. Il ne voulait pas s’aliéner ces deux-là… du moins, pas encore.

Il les trouva en train de discuter exactement dans la posture où il les avait laissés. Tria disait :

« … La plus probable, et je suis obligée de la prendre comme point de départ. » Gar hocha la tête sans rien dire. Broey s’assit en faisant signe de continuer à Tria, qui reprit dans le même souffle :

« Il est clair que Jedrik a du génie. Quant à son indice de loyauté, il est certainement truqué. Voyez ses décisions : une décision douteuse en quatre ans. Une seule ! »

Gar fit glisser son doigt le long de la courbe rouge qui occupait la moitié du graphique. C’était un geste d’une sensualité surprenante. On eût dit qu’il caressait de la chair.

Broey lui donna un coup d’aiguillon verbal.

« Qu’y a-t-il, Gar ? »

« Non, rien… je me demandais seulement s’il n’était pas possible que Jedrik soit aussi… »

Ses sourcils se haussèrent en direction du plafond, puis il reporta son regard sur le diagramme. Les autres avaient compris son allusion aux intrus venus de régions situées au-delà du Mur de Dieu.

Broey regarda Gar comme s’il émergeait à contrecœur d’une méditation interrompue. Que croyait faire cet idiot en soulevant un tel problème à ce stade ? Les réponses étaient tellement évidentes.

« Je suis à peu près d’accord avec l’analyse proposée par Tria », déclara Broey. « Quant à votre remarque… » Il se tourna vers Gar en haussant les épaules à la manière humaine… « Il est certain que Jedrik offre un certain nombre de caractéristiques voulues, mais… » De nouveau, ce haussement d’épaules.

« Ce monde est toujours celui que Dieu nous a donné. »

Marquées par les années qu’il avait passées parmi la Sainte Congrégation, les paroles de Broey étaient nécessairement chargées d’une certaine onction. Cependant, dans cette pièce, il ne faisait aucun doute que le message était strictement séculier.

« Les autres ont été tellement décevants », soupira Gar.

« Surtout Havvy. » Il prit la figurine et la replaça un peu plus au centre du diagramme.

« Nous avons échoué parce que nous nous sommes trop pressés », fit Tria d’une voix coupante. « Mauvaise synchronisation. »

Gar se frotta le menton. Quelquefois, Tria l’étonnait par ce ton accusateur qu’elle prenait pour parler de leurs échecs. Il répliqua :

« Peut-être… mais si elle venait réellement de là-bas et que nous n’en tenions pas compte… »

« Nous explorerons cette voie quand elle s’ouvrira devant nous », fit Broey. « Si elle s’ouvre jamais… Même un nouvel échec pourrait avoir son utilité. Les usines alimentaires nous promettent une hausse sensible de la production à la prochaine récolte. Cela signifie que nous pouvons ajourner quelques-unes des mesures les plus gênantes, politiquement parlant, que nous avions prévues. »

Broey laissa filer cette pensée entre ses deux interlocuteurs tandis qu’il s’appliquait de son côté à analyser les lignes d’activité résultant de ce qui s’était passé aujourd’hui dans cette pièce. Oui, les Humains donnaient l’indiscutable impression de se comporter comme s’ils obéissaient à quelque plan secret. Tout allait donc très bien : ils essaieraient bientôt, comme prévu, de le supplanter… et ils échoueraient, bien entendu.

Une porte s’ouvrit derrière Tria. Une Humaine de forte taille entra. Elle était engoncée dans une salopette de couleur verte et son visage rond semblait flotter au milieu d’un halo de cheveux d’un blond pâle. Ses joues avaient la lividité caractéristique des adeptes du dacon. Elle s’adressa obséquieusement à Gar :

« Vous m’avez dit que je pouvais vous interrompre si… »

« Mais oui, mais oui. »

Gar fit un signe de main pour indiquer qu’elle pouvait parler librement. La signification d’un tel geste n’échappa guère à Broey. Encore un élément qui se mettait en place.

« Nous avons retrouvé Havvy, mais Jedrik n’est pas avec lui. » Gar hocha la tête et se tourna vers Broey :

« Que Jedrik soit réellement une espionne ou qu’elle se fasse manipuler elle aussi, de toute façon il y a des chances pour que ce soient eux qui aient mis tout cela en branle. »

De nouveau, il haussa les sourcils en direction du plafond.

« Je partirai de cette hypothèse », déclara Tria en repoussant sa chaise en arrière pour se lever. « Je vais faire un tour aux garennes. »

Broey leva les yeux vers elle. Une nouvelle fois, il sentit ses griffes le démanger dans leur coquille.

« Ne vous mettez pas en travers de leur chemin », dit-il.

Gar se força à détourner son regard du Gowachin tandis que les pensées défilaient à toute vitesse dans son esprit. Souvent, les Gowachins étaient difficiles à percer, mais Broey venait de se montrer parfaitement transparent. Il avait la certitude de pouvoir retrouver Jedrik comme il le voulait, et il ne cherchait pas à dissimuler la chose à quiconque. Cela pouvait être très dangereux.

Tria l’avait vu elle aussi, naturellement, mais elle ne fit aucun commentaire. Elle se contenta de tourner les talons et d’emboîter le pas à la grosse femme qui sortait.

Gar se leva tel un mètre pliant déployé au maximum :

« Je dois partir aussi. J’ai à m’occuper personnellement de plusieurs questions. »

« Nous comptons beaucoup sur vous deux », fit Broey.

Il n’était cependant pas encore disposé à laisser partir Gar. Tria pouvait aller où elle voulait. Plus longtemps ces deux-là resteraient séparés, mieux cela vaudrait. Il ajouta :

« Avant que vous ne nous quittiez, Gar… il y a certains détails qui m’intriguent encore. Pourquoi Jedrik a-t-elle ainsi précipité les choses ? Pourquoi a-t-elle détruit toutes ses archives ? Quel est le détail que nous n’étions pas censés connaître ? »

« Elle a peut-être simplement cherché à nous dérouter », répondit Gar, qui ne faisait que répéter l’opinion de Tria. « Une chose est certaine, en tout cas : ce n’était pas un simple geste de colère. »

« Il doit y avoir une clé quelque part. »

« Souhaitez-vous prendre le risque d’interroger Havvy ? »

« Il n’en est pas question ! »

Sans laisser voir s’il avait perçu ou non l’irritation de Broey, l’Humain continua :

« Malgré ce que vous en dites, Tria et vous, je ne pense pas que nous puissions nous permettre une nouvelle erreur à ce stade. Havvy nous a… d’une certaine manière… »

« Si vous permettez », interrompit Broey, « Tria n’a rien à voir avec nos erreurs concernant Havvy. Elle n’a cessé d’émettre des réserves. Je regrette, à présent, que nous ne l’ayons pas écoutée davantage. » Il agita vaguement la main pour lui signifier que l’entretien était terminé. « Allez vous occuper maintenant de vos questions importantes. »

Il le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il eût quitté la salle.

À voir l’attitude de Gar, une chose était certaine : on pouvait raisonnablement estimer qu’il ne savait encore rien de ce nouveau venu à qui Bahrank était en train de faire franchir les portes de la ville. Dans le cas contraire, Gar aurait soigneusement cherché à dissimuler une information aussi précieuse et il n’aurait jamais osé faire allusion à une infiltration possible à travers le Mur de Dieu. Ou bien… qui pouvait savoir ? Broey hocha lentement la tête. Cette affaire demandait à être traitée avec une délicatesse extrême.

Dosadi
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